Manifeste 4 : Plus beau lorsque c’est inutile

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Commencer par cette phrase de Rostand, dans la bouche de Cyrano. Presque démodé. On lui préfèrerait aujourd’hui Novarina ou Koltès. Il en est, de même, sans doute (ou avec doute, ce qui revient au même), dans notre époque colorée, avec l’idée éponyme d’inutile. Nous sommes le xxième siècle, nous sommes l’ère de l’utilitarisme appliqué, nous sommes benthamiens malgré nous.

Puis parler de la notion d’époque. Parler de ce monstre investi d’une fonction normative. Dire que cette époque, la nôtre, bride les affinités électives au profit de choix logiques et de rationnalités ultra-limitées.

Au risque évident de simplifier, résumons ainsi une idée essentielle du philosophe Leibniz : Je peux faire ce que je désire, mais je ne peux pas désirer ce que je désire. En somme, je peux désirer manger des sushis, réaliser un film, séduire une femme (tout doux l’ami), acheter cette jolie voiture et tenter d’agir dans ce sens – soit faire coincider mes actes et mes désirs – mais ce que je ne peux pas faire, c’est me forcer à désirer telle ou telle chose ou me contraindre à ne pas aimer telle autre. One Best Way? There is no such thing my friend.

Les tours sur lui-même d’un chien qui va se coucher sont, de fait, inutiles. Et pourtant, ôtez-les lui, et ce chien ne sait plus qui il est, ne sait plus s’il doit dormir ou non, ni ce qu’il doit faire ; il est perdu, devient malade, dépressif, voire fou. L’anecdote ressemble à une boutade, mais cette expérience a été réalisée, avec le résultat énoncé à l’instant. Ainsi, ces tours inutiles définissent intuitivement le chien. Le nombre de tours varie et n’est pas chargé d’un sens ou d’un but, mais ces tours sont la nature du chien. On pourrait même légitimement penser qu’il va se reposer dans le seul but de pouvoir faire ces tours sur lui-même, c’est à dire pour vivre l’inutile.

Voilà Freud en somme. Ce bon Sigmund qui réalise avant d’autres que l’être humain n’agit pas forcément toujours dans son intérêt propre et, que de façon (in)consciente, certaines de ses actions sont illogiques, inexplicables ou même nocives, mais que, pour autant, elles font partie de notre personne, nous appartiennent.

Il ne faudrait pas observer le monde de l’extérieur (du haut d’un mirador dit Benasayag), convaincu de son bon droit, mais de l’intérieur, depuis le ventre : sentir le monde. Et sentir ses envies propres, ne pas se les laisser suggérer par autre chose que la terre sous nos pieds.

Les pathologies de psychanalyse et psychologie actuelles sont foncièrement liées au mal de notre époque, au fonctionnement de la société. Pour autant, elles ne sont pas forcément graves dans la mesure où un organisme qui se recentre passe physiquement par des étapes d’affaiblissement. Comprendre : aller mal fait partie intégrante d’un processus d’aller mieux. Méfiez-vous davantage des gens qui vont bien

Et puis que dire dès lors de l’art, l’inutile par excellence ? N’allez-pas interjecter « oui mais quand même un tableau/un livre/une pièce peut changer une vie », vous perdriez votre temps : je suis d’accord avec vous, mais notre époque, même si elle s’en défend, ne voit pas dans l’art d’intérêt utilitariste ou économique majeur. Elle y voit du temps perdu, de l’énergie en errance, du chiffre d’affaires égaré. Là réside mon désaccord majuscule, ici s’étale le différend philosophique qui nous oppose : ce que notre époque regarde avec arrogance, je le place pour ma part comme raison même de l’existence. La poésie – joli mot qui peut contenir toutes les disciplines artistiques – est mon combat. Il n’y a qu’en elle que je me sens un Homme. L’inutile est ma bataille.

Parler également des notions d’Histoire et de progrès. S’exclure de l’alternative traditionnelle et ses deux propositions (soit cycle qui a une fâcheuse tendance à se répéter, soit droite ascendante) pour lui substituer une hésitation propre à notre temps sous forme d’arrêt sur image. Progrès et Histoire qui ni ne se répètent, ni n’avancent. Problématiques en suspens : paradigmes perdus. Luxe (?) de l’époque numérique : fast forward, pause ou rewind, quand il faudrait vivre les choses à leur rythme.

L’illusion est grande d’imaginer qu’un pays (qu’un monde) éduqué, avec des philosophes, prônant la raison, est vacciné contre la barbarie. Mais l’Allemagne d’avant-guerre était ce pays des philosophes. L’éducation et la science ne permettent qu’une chose : de rendre la barbarie plus forte et plus efficace.

De la même manière, le sacrifice nous apparaît un terme barbare. Et pourtant, nous sommes la société sacrificielle par excellence, bien plus qu’un peuple primitif hypothétique qui égorgerait un poulet pour traverser la rivière. Et nous le sommes, de surcroît, avec l’arrogance de croire être l’inverse. Nous le sommes par le déni de l’individualité. Nous le sommes par la recherche perpétuelle d’un profit sous une forme quelconque. Nous le sommes par le meurtre froid et cruel de nos émotions, de nos actes et pensées illogiques sous couvert de la science. Une science qui – comble du moderne – se demande désormais sérieusement à quoi peut bien servir la partie non-codée de l’ADN : comme si tout, absolument tout, méritait son exégèse utilitariste.

La science veut savoir à tout prix. Et bien non. Moi, j’accepte l’idée qu’il y a des choses inexplicables ; plus encore, je crois que cette idée, ce fait, peut nous sauver. Savoir n’est pas comprendre. L’intelligence ne sait pas. L’intelligence est un con dit Artaud. Et le génie n’est pas de penser, mais d’avoir l’intuition de penser.

L’inutile, quant à lui, et par définition, n’a jamais fait grand tort à personne.

 

A lire :
. Miguel Benasayag. Le Mythe de l’individu. La Découverte.
. Robert Musil. L’Homme sans qualités. Seuil.
. Gottfried Wilhelm Leibniz. Nouveaux essais sur l’entendement humain. Flammarion.


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